Cannes 2017 : Rencontre avec le réalisateur de 120 battements par minute

Publié le 21 Mai 2017

Robin Campillo évoque son magnifique film, qui a bouleversé la Croisette.

En quoi votre expérience au sein d’Act Up-Paris a-t-elle infusé le film ?

 

Quand j’ai rejoint Act Up, en 1992, je voulais déjà faire un film sur le Sida mais j’avais du mal à trouver un point d’entrée, à surmonter mon émotion très grande à l’époque. Avec le recul, je sais qu’il fallait faire ce film-ci. Après Eastern Boys, j’ai cependant encore repoussé l’échéance. J’avais une histoire de SF en tête que je voulais mener à bien. Ce sont mes producteurs qui m’ont incité à réaliser 120 battements par minute. Ils m’ont convaincu que c’était le moment.

 

Le film est scindé en deux parties, l’une consacrée à la lutte collective, l’autre à une histoire d’amour et à la maladie. L’avez-vous pensé et écrit ainsi ou s’est-il trouvé au montage ?


Ce qui m’a intéressé dans un premier temps, c’était de filmer les réunions et les assemblées où les gens pensaient la politique et les actions à mener pour modifier la perception de l’épidémie par le grand public. J’ai donc alterné les scènes de débat, très rationnelles, avec les scènes d’action, qui en sont le contre-champ fantasmé. A l’intérieur de cette matière théorique, des personnages surgissent, s’affirment et de l’intime se crée. Durant ces réunions, cela se passait de toute façon ainsi : des intervenants évoquaient souvent leur maladie et faisaient glisser le discours du collectif vers le particulier. On avait l’habitude de dire qu’on faisait de la politique à la première personne… Quand la maladie devenait trop envahissante, les militants se coupaient progressivement du groupe. Le film suit naturellement ce mouvement.

 

Le film montre que l’activisme et la radicalité d’Act Up a modifié la face du militantisme au sens large. Nuit Debout et les Femen n’existeraient peut-être pas sans ce mouvement.


Act Up-Paris a importé une manière de penser le militantisme très américaine sur la prise de parole, la délibération, l’agit-prop, les claquements de doigts pour ne pas interrompre les gens qui parlent… Je me souviens que des gens de gauche regrettaient à l’époque que nous n’ayons pas des méthodes françaises ! Je trouvais dérisoire cette idée du nationalisme dans le cadre de la contestation politique. Il est vrai qu’on n’avait jamais vu ça. On se sentait tellement légitime qu’on n’avait un peu honte de rien.

 

Avez-vous vu The Normal Act, le téléfilm de Ryan Murphy sur la création d’Act Up aux Etats-Unis ?

 

C’est un film très didactique et historique, avec des acteurs merveilleux, éloigné de ce que j’ai voulu faire. Je ne critiquerai jamais un projet qui aborde ces questions-là. Tous les points de vue sont les bienvenus sur l’épidémie.

 

Source première

Œuvre magistrale sur les années Act Up, le film de Robin Campillo pourrait bien se retrouver au palmarès.

Cinéaste rare (trois films en treize ans), Robin Campillo n’a pas la notoriété qu’il mérite. La vitrine offerte cette année par le Festival de Cannes devrait la lui apporter, c’est en tout cas ce que laisse augurer l’accueil chaleureux fait à son film et les visages rougis des spectateurs à la fin de la projection presse, ce matin. Il faut dire que le réalisateur français n’a pas failli en s’attaquant à ce grand sujet que fut le combat d’Act Up Paris au tournant des années 80-90 contre l’inertie des pouvoirs publics au sujet du Sida. Campillo légitime cette lutte de tous les instants -jugée à l’époque hostile par l’opinion- sans en négliger les contradictions et les effets pervers. Les actions menées (principalement contre les représentants de l’état et des laboratoires), le film le montre, furent en effet davantage condamnées pour leur violence qu’encouragées dans leur volonté de clarification, ce qui poussa les membres de l’association à se radicaliser. Campillo filme ces tensions au cours d’assemblées générales houleuses ou lors d’une scène édifiante qui voient deux colleurs d’affiches militants se faire insulter par un couple gay au cri de, « arrêtez de nous faire peur avec le Sida ! ». 120 battements par minute est plus largement un hommage aux pionniers et aux défricheurs de toutes sortes qui font passer la cause avant leurs intérêts personnels.

De l’engagement et de l’amour

Si le film n’était qu’une radiographie factuelle, son intérêt serait authentique mais limité. Après un premier mouvement, nécessairement explicatif, il se focalise sur deux personnages : le hargneux -et séropositif- Sean et le romantique Nathan. Leur histoire d’amour naissante se déploie avec une puissance dramatique exponentielle dans un second acte qui raconte à la fois la fin d’une ère –celle des premiers « poz » affreusement atteints- et le début d’une autre –celle de l’espoir, qui reste dans le hors-champ de notre imaginaire. Incarnés par deux jeunes acteurs exceptionnels, Nahuel Pérez Bicayart et Arnaud Valois, ils font basculer le film du général au particulier, de l’universel à l’intime devant la caméra pudique de Campillo. L’émotion culmine lors d’un dénouement admirable qui, sans pathos, prend le temps de mesurer l’intensité de l’histoire d’amour vécue et des luttes à venir. On imagine mal le jury rester insensible à tant de sens et d’humanité.

 

Rédigé par Michael

Publié dans #sorties cinéma, #cinéma gay, #Cannes 2017

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