Carmen et Lola ou "l'homosexualité invisible" du monde des gitans vu par sa réalisatrice

Publié le 14 Novembre 2018

Au Festival de Cannes, où le film était présenté à la Quinzaine des réalisateurs, AlloCiné, la metteur en scène espagnole Arantxa Echevarría pour son film "Carmen et Lola", en salle ce mercredi.

AlloCiné : Comment vous est venue l'idée d'explorer la culture gitane pour votre premier film ?

Arantxa Echevarría (réalisatrice) : Je suis espagnole, et la communauté gitane vit à nos côtés.(...) Il y a deux mois, j'ai regardé dans le dictionnaire espagnol et dans les synonymes de "gitan" il y avait "mendiant". Imaginez pour eux... Dans ma culture, nous les traitons mal alors que nous ne les connaissons pas. Et ne pas les connaître, c'est en avoir peur. Et la peur conduit à la violence. Je voulais donc les connaître (...) et rappeler qu'ils ont des familles, des enfants, qu'ils s'aiment et ont des sentiments comme tout le monde. Et je voulais aussi parler du premier amour. Vous souvenez-vous du vôtre ?

Évidemment.

Tout le monde s'en souvient ! C'est un moment où le corps change, où vous ignorez ce que vous voulez devenir, ce que vous ressentez et pourtant vous tombez amoureux, comme vous ne retomberez plus jamais amoureux. Vous pensez que c'est pour toujours, que si il ou elle ne vous parle plus vous en mourez. Et en parallèle, j'ai lu cet article de 2009 qui racontait le mariage de deux gitanes (...) mais la photo les montrait de dos, l'article ne donnait pas leurs noms, il  n'y avait personne à ce mariage. (...) J'ai donc voulu voir les visages de cette photo et c'est là que j'ai commencé à voir Carmen et Lola. J'ai tout mixé et j'ai senti que cela serait un film difficile à faire.

Comment vous êtes-vous immergée dans cette culture.

"Immergée" c'est exactement ça ! C'était très difficile. Je suis blanche et ils n'aiment pas que des gens extérieurs racontent leurs vies. J'ai mis deux ans à ce qu'ils acceptent de m'ouvrir la porte de chez eux. (...) J'ai été honnête avec eux, j'ai toujours été franche sur les raisons pour lesquelles j'étais avec eux et les sujets que je voulais aborder avec eux, notamment parler des homosexuels, qui sont invisibles.

Mais mettre une caméra chez les gens n'est jamais simple, il fallait les convaincre. Comment avez-vous fait cela ?

J'étais si proche d'eux que j'ai commencé à connaître beaucoup de familles. Certaines d'entre elles étaient conscientes qu'un changement dans la société était en cours et m'ont prêté leur maison ou certains endroits.

Vous avez très bien mis en valeur ces lieux, je pense que vous avez beaucoup travaillé l'éclairage ?

Les gitans sont pleins de lumière et de couleurs. Je voulais que mon équipe et mon directeur photo viennent aux fêtes et entrent dans les maisons pour voir ces couleurs bariolées, roses... Je voulais cette réalité ! Je veux simplement les couleurs qu'ils ont [au naturel]. Je voulais aussi une caméra à l'épaule afin de suivre leurs actions pour plonger le spectateur dans leur monde.

Mais comment avez-vous convaincu les gitans que c'était le bon moment pour en parler ?

Je voulais parler de l'homosexualité car je suis une femme et que la vie des femmes est ce qui m'intéresse le plus. Et en évoquant le premier amour, je me suis demandé ce qu'était un premier amour différent. Or chez les gitanes, il y a deux églises, dont une évangéliste, qui est pire que la première. Les hommes et les femmes ont chacun leur côté à l'église, et prône que les homosexuels sont possédés par le diable. (...) Et lorsque vous réalisez qu'ils sont proches de nous, que ce sont nos voisins, je me suis dit qu'il fallait en parler. En tant que réalisatrice, je dois parler de ce que je vois.

L'honneur semble aussi être placé au-dessus de tout, y avez-vous vous-mêmes été confrontée ?

Tous les jours. L'actrice qui joue la mère de Lola, son mari l'a uniquement laissé faire le film parce qu'elle était payée. (...) Un jour, j'étais au supermarché avec les filles et elles fumaient : tous les gitans les ont dévisagé et craché par terre. Alors imaginez sur d'autres sujets !

Comment vivent aujourd'hui Zaira Romero et Rosy Rodriguez, les interprètes de Carmen et Lola ?

L'une est coiffeuse, comme dans le film, l'autre ne sait pas encore ce qu'elle veut faire. Je leur ai dit qu'elles pouvaient être actrices, mais elles ne se sentent pas en sécurité. C'est leur première fois devant une caméra (...) à travailler six mois sur le scénario, apprivoiser les marques sur le sol, les lumières... Je ne crois pas qu'elles veuillent tout de suite s'y relancer mais elles y pensent.

Source allociné

Rédigé par Michael

Publié dans #sorties dvd, #cinéma gay, #lesbien

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