Ma vie avec John F. Donovan [critique]

Publié le 2 Mars 2019

La huitième réalisation de Xavier Dolan fait mieux que tenir ses promesses. Il revisite ses obsessions, témoigne d’un amour enragé du 7e art, et signe son œuvre la plus audacieuse.

Alors que Xavier Dolan vient de présenter Ma Vie avec John F. Donovan à Paris (les plus belles photos de l'avant-première sont ici), son acteur principal Kit Harington est en couverture du 494e numéro de Première, en kiosques mercredi prochain. Voici notre critique de sa première réalisation en langue anglaise.

Rares sont les films à la fois attendus et précédés d’une rumeur à ce point détestable à leur arrivée en salles. Pour Xavier Dolan, c’est en tout cas une première. Car même s’il n’a jamais fait l’unanimité (cet esprit vif et si riche en contradictions serait le premier à la vomir), aucun de ses films n’avait eu à subir un vent à ce point contraire avant que le public ne se fasse son opinion. Un conseil d’ami ? Ne vous fiez définitivement pas aux rumeurs. Car la production riche en rebondissements de ce Ma vie avec John F. Donovan épouse au final parfaitement son contenu vibrant, débordant de vie mais hanté par la mort. Pour ses 10 ans de cinéma, Xavier Dolan s’offre plus qu’un premier tournage en langue anglaise. Un film (déjà) somme de toutes ses obsessions : les relations compliquées mère-fils, les amours impossibles, les discriminations liée à l’homosexualité…. Pour qui aime son cinéma, Ma vie avec John F. Donovan constituera une épiphanie qui agacera forcément ses contempteurs mais fera une fois encore de lui le centre de toutes les attentions. A Toronto, avant sa première mondiale, Dolan a choisi de lire sa lettre écrite à 8 ans à son idole : Leonardo DiCaprio. Nul besoin de préciser combien sa propre vie lui a directement inspiré l’un des deux personnages clés du film : Rupert Turner (Jacob Tremblay), enfant acteur américain rejeté par les autres gamins qui décide d’écrire au comédien star de la télé US qu’il vénère, le fameux John F. Donovan (Kit Harington). Une lettre comme une bouteille à la mer à laquelle celui-ci répond, entamant une relation épistolaire longtemps cachée de tous avant de resurgir, détournée et salie, lorsque Donovan tombera en disgrâce après la révélation de son homosexualité.

LES DESSOUS DU CINEMA. Le nouveau Dolan raconte le destin mouvementé de ces deux protagonistes, par le prisme du récit qu’en fait Turner adulte, une dizaine d’années après la mort de Donovan., à une journaliste au départ peu passionnée par ce voyage en « peoplerie » (elle est jouée par Thandie Newton, seule fausse note du film avec sa tendance à toujours écarquiller un peu trop les yeux). Une série d’allers-retours savamment orchestrés entre passé et présent, qui voit les pièces du puzzle se mettre en place au fil d’une intrigue aussi passionnante sur le fond que dans la forme. Biberonné au cinéma hollywoodien, doubleur dans les sagas Harry Potter et Twilight, bientôt à l’affiche de la suite de Ca, Dolan possède ce regard à la fois passionné et critique sur un milieu qui l’a fait rêver qu’il n’en connaisse les rouages. Ce qui lui permet de pointer avec force la difficulté toujours immense pour une star de télé ou de ciné d’avouer son homosexualité sans se retrouver ostracisé, le temps de scènes magistrales d’angoisse qu’on croirait tirées d’un De Palma. Mais si Ma vie avec John F. Donovan baigne dans le cinéma (géniales scènes avec Kathy Bates en agent de Donovan), il traduit avant tout l’amour de Dolan pour cet art qui s’exprime à merveille dans les deux relations mère-fils dominant son récit. D’un côté John et Grace (Susan Sarandon à l’explosivité bouleversante), où le besoin l’un de l’autre vient se fracasser sur les comportements excessifs de cette femme alcoolique provoquant chez son enfant un mélange de honte et de ressentiment. De l’autre, Rupert et Sam (Natalie Portman, sublime de sobriété) dont la relation fusionnelle va déclinant au fur et à mesure qu’elle pousse son gamin à arrêter de rêver de cinéma. Parce qu’elle-même en a rêvé avant de se retrouver prisonnière de ce rôle de mère seule qui développe chaque jour un peu plus ses frustrations.

MYSTERE. Dolan nous raconte tout cela avec un sens du romanesque inouï, dans un tourbillon envoûtant où ce qu’il nous montre ne correspond pas forcément ce qui est. A commencer par cette relation épistolaire, colonne vertébrale de son récit. A-t-elle réellement existé ? A-t-elle été inventée par un petit garçon empêché dans ses rêves par une mère si triste d’être passée à côté de sa vie ? N’est-elle pas l’œuvre de cette mère qui a décidé d’offrir à son fils quelques moments réguliers de bonheur absolu ? Le film entretient ce mystère entre vérité et mensonges, symbole de ce jeu perpétuel avec la réalité qu’est le cinéma. Jusqu’à un ultime plan en hommage à My Own Private Idaho qui file des frissons. Le premier film de Dolan en langue anglaise est l’un de ses meilleurs. Et à coup sûr, le plus ambitieux et le plus maîtrisé.

Par Thierry Cheze pour première

 

Rédigé par Michael

Publié dans #sorties cinéma, #cinéma gay

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