Port Authority, le conte des deux Amériques

Publié le 23 Septembre 2019

 

« Port Authority » arrive ce mercredi 25 septembre dans les salles obscures.  Un film élégant et sans compromis qui sous le vernis réaliste, se prend à rêver d’une autre Amérique.

 

En entendant l’artiste transgenre Anohi (ex-Antony and the Johnsons) réinterpréter “If It Be Your Will” de Leonard Cohen, la réalisatrice Danielle Lessovitz a eu l’intuition, le désir d’un film d’amour sur une autre Amérique. La voix singulière de la chanteuse, la rudesse folk des paroles du vieux chanteur, les arrangements lyriques qui se mêlent à la simplicité de la mélodie, il y a là l’écho d’un nouveau monde, une mélancolie inconnue.

Découvrant quelques années plus tard la culture ballroom à son arrivée à New York, Danielle Lessovitz retrouve la même émotion dans “la performance des danseurs au milieu d’une famille intergénérationnelle choisie”. Elle tisse alors un récit amoureux quelque part entre l’Amérique white trash et celle du voguing, la rencontre impossible entre deux mondes qui s’ignorent et se ressemblent pourtant.

 

Le choc de deux Amériques

Largué comme le héros buriné d’un roman brut américain, Paul (Fionn Whitehead, vu notamment dans Dunkerque de Christopher Nolan) a pourtant l’allure frêle, les boucles blondes et le regard bleu d’un chérubin. Lorsqu’il débarque à la gare routière de Port Authority, à New York, il attend. Quelqu’un doit venir le chercher. Il en est sûr. Fiévreusement, il erre, cherche de l’aide, croit encore que sa vie est là, dans la Grosse Pomme.

 

Au loin, sur les marches, une troupe de danseurs noirs “voguent” sans relâche. Une brève confrontation, deux mondes qui s’entrechoquent en bordure de la ville. Paul les regarde, s’étonne, aperçoit la silhouette féminine de Wye. Une rencontre furtive, à peine un regard, qui sonne comme une épiphanie. En quelques minutes, Danielle Lessovitz dessine les contours de son propos – le choc de deux Amériques – entre fascination amoureuse et distance sociale.

« Port Authority est un appel à l’aide » 

Un pays divisé

Paul et Wye finiront par se recroiser, on le sait. Et même par s’aimer. Comme des Roméo et Juliette contemporains, leur histoire a quelque chose d’impensable, de tragique. L’Amérique white trash – racontée sans mépris, sans haine à travers des personnages de petites frappes qui se rêvent entrepreneurs – peut-elle se réconcilier avec l’Amérique queer du voguing ? Pour Leyna Bloom, interprète de Wye et belle révélation du film, “Port Authority est un appel à l’aide, un cri pour que l’Amérique se réveille et se regarde enfin en face. C’est un récit universel, l’histoire d’un amour qu’on pense impossible. Mais, pour une fois, il est au cœur d’une réalité, de ma réalité, celle d’un pays divisé.”

Actrice transgenre afro-américaine, Leyna Bloom défend l’idée d’une sensualité politique, parle d’un film qui “repense les frontières des genres et des histoires d’amour au cinéma” et qui “ose imaginer qu’un autre monde est possible”.

Et c’est peut-être ce qui émeut le plus devant Port Authority. Là où d’autres auraient insisté sur l’écart entre Paul et Wye, Danielle Lessovitz montre par petites touches combien ils souffrent d’un même abandon et combien leurs mondes se ressemblent : deux personnages dé- classés, deux survivants d’un pays vorace où la loi du plus riche règne. Mais, si les maux sont les mêmes, les remèdes diffèrent. Là où la culture ballroom prône une bienveillance, une réinvention de soi par l’art, le monde white trash cherche à dominer, à se mettre au service du pouvoir et répand la haine sociale.

« Il faut arrêter de fantasmer les personnes trans. Il faut revenir à l’humain. » 

Un film brut

“Je crois que le succès de la culture ballroom vient du désir de notre époque de changer, explique Leyna Bloom. C’est une contre-culture, au sens où elle fonctionne à l’inverse de la culture dominante. Elle prône la liberté, l’expression de soi, pas la domination. C’est la preuve que l’on peut renverser l’adversité, que l’on peut faire d’une impasse un lieu de vie et d’imaginaire. C’est une leçon dont le monde a besoin !”

À l’opposé des personnages flamboyants et romanesques de Pose, Leyna Bloom incarne à l’écran une trans libérée du glamour et des fantasmes. “C’est un film cru, un film brut sur un monde qu’on a trop longtemps fantasmé, explique-t-elle avec passion. Il faut arrêter de fantasmer les personnes trans. Il faut revenir à l’humain, raconter des histoires quotidiennes et jouer des personnages à côté de qui vous pourriez vous asseoir dans le métro. J’avais ça en tête durant tout le tournage. Je voulais que Wye me ressemble, qu’elle soit à l’écran comme je suis dans la vie.”

 

« Nous ne sommes pas des créatures »

L’enjeu est primordial pour l’actrice, une façon d’être honnête envers elle- même et envers la portée politique du film : “Il y a une part de spectacle inhérente à la culture ballroom. Mais ce n’est pas que ça, assure-t-elle. Bien sûr qu’il y a de la beauté dans l’exubérance, dans le glamour et la façon dont on façonne son propre corps. Mais je crois aussi beaucoup à la beauté simple des corps au quotidien.

« Nous ne sommes pas des « créatures » ou des fantasmes » 

Si Wye est un personnage fictionnel, l’actrice insiste sur la dimension naturaliste, quasi quotidienne, de son interprétation. “C’est important que le cinéma regarde ma communauté avec honnêteté. Nous ne sommes pas des « créatures » ou des fantasmes ! Défend-elle avec passion. Je veux pouvoir tout jouer, être qui je veux et ne pas me dire qu’en tant qu’actrice trans noire je suis limitée à ce que je suis dans la vie.”

Ces propos résonnent avec le regard de Danielle Lessovitz : aller à l’encontre des clichés et bousculer une vision fantasmée de l’Amérique et de ses marges. À travers l’émotion brute, romanesque et évidente Port Authority, qui voit se rapprocher deux corps, Port de Danielle Authority trouve la solution pour réenchanter un monde désolé.

Source têtu

Rédigé par Michael

Publié dans #sorties cinéma, #cinéma gay, #Trans&transgenre

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